L’entretien semi-dirigé : performance d’empathie et d’écoute

En tant qu’anthropologue, j’ai la chance de rencontrer des gens de différents horizons dans le cadre de projets de recherche variés. Leur parcours de vie et leurs expériences sont toujours fascinants et je reçois leur parole comme une richesse précieuse. Leur point de vue et leurs connaissances sont des données essentielles pour des projets de recherche : au-delà des statistiques, il y a des gens différents les uns des autres, des contextes variés. La recherche qualitative offre un regard précis, ponctué de variations et de nuances ainsi qu’une vue d’ensemble que l’on peut difficilement obtenir en ne collectant que des données quantitatives.

Comme je travaille souvent sur des projets de recherche en lien avec la santé en milieux autochtones, il arrive dans bien des cas que les gens que je rencontre aient vécu ou vivent au moment de l’entretien des expériences douloureuses et pénibles. Face à des personnes qui partagent avec moi leurs peines, leurs frustrations, leur colère et une gamme complète d’émotions, je tente d’être ouverte, respectueuse et de leur prêter une écoute active et empreinte d’empathie. Nous méritons tous d’être respectés et écoutés, mais comme  les Autochtones vivent très souvent des situations marquées par le racisme et la discrimination, il me semble d’autant plus importants de les traiter respectueusement et cordialement. En tant que chercheure mais aussi, tout simplement en tant que personne, je cherche à établir une connexion positive et un climat de confiance pendant les entretiens. Il est absolument essentiel pour moi que les entretiens soient des moments aussi positifs que possible pour les gens que je rencontre.

Or, cela s’avère exigeant pour plusieurs raisons. D’une part, je suis introvertie. Je dois donc sortir de ma zone de confort pour discuter avec des inconnus de choses souvent très personnelles et pour établir rapidement une relation positive avec eux. Afin de bien mener les entretiens semi-dirigés, je visualise un changement de mode : quand je commence un entretien, c’est comme si j’allumais un interrupteur et que je devenais plus extrovertie pour un moment. Je me rends disponible émotionnellement pour prêter une écoute empreinte d’empathie et de respect aux gens. Cela m’aide indéniablement à bien traiter les personnes que je rencontre et je suis fière de réussir à le faire, mais c’est aussi absolument drainant sur le plan mental et émotif, d’autant plus que je dois parfois rencontrer de nombreuses personnes dans de courts laps de temps. Il arrive que je fasse plus de dix entretiens par jour et comme ils durent généralement au moins une heure ; ce travail est donc également exigeant physiquement.

D’autre part, il arrive fréquemment que les propos des personnes que je rencontre m’affecte profondément.  Les expériences douloureuses qu’elles ont vécues et les émotions qu’elles vivent font naître en moi des sentiments intenses. Je me sens souvent impuissante devant les gens qui souffrent : j’aimerais pouvoir les orienter vers des ressources, mais celles-ci sont généralement peu nombreuses ou difficilement accessibles dans leur milieu. Je ne peux intervenir auprès de ceux qui leur causent des ennuis. N’étant ni psychologue, ni intervenante en travail social, je dois faire attention à ne pas transformer une activité de collecte de données en session de thérapie. J’accepte parfaitement que mes interlocuteurs se vident le cœur si cela pose un baume sur leur plaie, mais je ne peux pas me mettre en relation d’aide avec eux, n’étant ni outillée ni autorisée à le faire. Tout ce que je peux faire, c’est de les traiter avec tout le respect et l’empathie dont je suis capable.

Pour ces différentes raisons, je dois généralement me ressourcer et me reposer après avoir réalisé des entretiens. Je ne m’en plains pas, au contraire : je suis fière d’arriver à sortir de ma zone de confort et de faire l’effort de traiter mes interlocuteurs du mieux que je le peux. Je suis encore plus heureuse lorsqu’ils me disent que cela leur a fait du bien de parler, ou que j’ai  »une bonne écoute ». J’en suis non seulement fière, mais je suis aussi contente qu’ils aient profité de notre rencontre. Ils méritent d’être écoutés et respectés. Je ne me plains donc pas des exigences de mon travail, mais je trouve important de les souligner. On ne s’imagine pas d’emblée, lorsqu’on se lance en recherche, que cela peut nous mobiliser à ce point sur les plans émotionnels, mentaux et physiques. Je n’aurais jamais pensé, au moment de commencé des études en anthropologie, que je vivrais les entretiens semi-dirigés comme des performances. C’est un aspect auquel il est essentiel de réfléchir en tant que chercheur, notamment dans le cadre de notre formation universitaire. De plus, selon mon expérience, ce ne sont pas tous les chercheurs qui comprennent l’importance d’établir une bonne relation avec leurs interlocuteurs pour maximiser leurs chances d’obtenir des données riches et exactes. Et ce ne sont certainement pas tous les chercheurs qui tiennent à ce que les activités de collecte de données soient des moments aussi positifs que possible pour les personnes qu’ils rencontrent. Il y a là selon moi des enjeux de validité des données et, surtout, des enjeux éthiques et moraux qui méritent d’être réfléchis davantage.

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