Il est encore trop fréquent, dans le monde scientifique, que les résultats d’une recherche aboutissent dans une thèse, un article ou un rapport qui ne sera lu que par un petit nombre de personnes, loin des regards des personnes qui y ont contribué généreusement.
Bien que de plus en plus de chercheur.e.s fassent l’effort de partager leurs publications aux personnes, communautés et organisations qui ont contribué à une recherche, ces documents ne sont pas utiles à tout le monde. Rédigés dans un langage opaque, longs et souvent peu vulgarisés, il arrive souvent qu’ils tombent dans l’oubli. Les articles scientifiques sont aussi très souvent accessibles uniquement aux personnes qui ont un abonnement institutionnel aux bases de données et maisons d’édition, soit d’autres scientifiques. Les communautés autochtones, particulièrement, ont dénoncé ce phénomène d’extractivisme des savoirs et données par les scientifiques sans réciprocité.
Quand on travaille avec et pour des communautés, des partenaires et des personnes qui ont généreusement accepté de nous consacrer de leur temps, la moindre des choses est de les informer des progrès réalisés pendant un projet de recherche et de leur partager les résultats de celui-ci. Plus encore, j’estime que les chercheur.e.s ont la responsabilité de rendre utiles les résultats de recherche. Il s’agit d’une thématique que j’explorerai ultérieurement.
Infolettre sur ma recherche doctorale
Dès le début du recrutement pour ma recherche doctorale sur le projet Odeimen, j’ai rédigé des infolettres courtes pour informer les personnes ayant participé à la recherche, aux partenaires et à toute personne intéressée à connaître mes progrès. Si mon assiduité a parfois été variable, j’ai publié environ deux fois par année. Alors que j’avais initialement prévu de partager les infolettres par courriel aux personnes ayant exprimé le souhait de les recevoir, j’ai dû modifier mon approche. En effet, personne n’avait opté pour cette option au moment de signer le formulaire de consentement ou lors des périodes d’information et de consentement verbal en début d’entrevue. Pourtant, on me demandait souvent, lors de rencontres ultérieures, souvent imprévues et en présence, des nouvelles de mon projet doctoral. J’ai donc opté pour une publication sur une page Facebook et une diffusion sur mon site Internet. J’ai avisé les organisations partenaires du projet de recherche et toute personne y ayant pris part de l’existence de l’infolettre et des manières d’y accéder. J’ai également partagé à quelques occasions l’édition la plus récente lorsque je contactais les gens directement, par exemple pour valider une citation ou confirmer une information.
L’infolettre n’a pas cumulé des milliers d’abonnés et elle reçoit généralement peu de rétroactions. Pourtant, c’est une manière de rendre des comptes aux personnes sans qui mon projet doctoral n’existerait tout simplement pas. Je peux y référer les gens lorsqu’on me demande des informations sur les étapes de la recherche qui ont été réalisées ou les conférences que j’ai présentées. J’ai reçu des commentaires positifs à quelques reprises, ce qui m’indique qu’elle rejoint au moins quelques-unes des personnes à qui elle est destinée.
Une question d’éthique
En milieux autochtones, la méfiance envers les institutions universitaires et scientifiques découle d’un historique marqué d’extractivisme et de colonialisme. Comme le rappelle Tuhiwai Smith (2012), le terme même de « recherche » reste profondément lié, du point de vue des peuples colonisés, à l’histoire du colonialisme et à ses excès. Cette mémoire collective ne s’efface pas facilement, surtout considérant que la communauté scientifique n’a pas suffisamment transformé ses manières de travailler auprès des peuples autochtones.
Les participant.e.s à une recherche ne devraient pas entendre parler d’un projet uniquement au moment du recrutement : elles et ils méritent d’être informé.e.s de son évolution et de ses résultats. Kovach (2009) souligne qu’en contexte autochtone, mener une recherche de manière éthique exige de la réciprocité : les connaissances produites doivent servir les communautés concernées, et non uniquement les chercheur.e.s. De plus en plus de chercheurs font l’effort d’effectuer un retour des données aux communautés, par exemple en faisant une présentation lors d’un événement public, parfois accompagné d’un repas communautaire. Différentes formules existent et elles ont chacune des avantages et des inconvénients.
Or, puisque la recherche peut parfois s’étaler sur de nombreuses années, il est tout aussi important d’informer les gens des progrès en cours. Wilson (2008) parlerait ici d’imputabilité relationnelle (relational accountability) : cette idée que les chercheur.e.s sont redevables envers toutes les personnes et communautés impliquées dans la recherche à chaque étape de celle-ci. Par ailleurs, maintenir des communications actives, notamment avec les partenaires du projet, permet une collaboration plus étroite et est essentielle dans le cadre de recherches collaboratives coconstruites entre scientifiques, communautés ou organisations. Assurer des suivis fréquents et travailler étroitement avec des partenaires exige de l’assiduité, de la rigueur, des étapes additionnelles dans une recherche, à l’opposé d’un projet réalisé en vase clos par un chercheur seul dans son bureau. Cela exige aussi de développer des habitudes et des techniques de travail qui ne sont pas nécessairement enseignées dans les cours de méthodologie à l’université. Pour certains chercheurs, cela peut exiger de changer des vieilles habitudes de travail en solitaire ou uniquement avec d’autres scientifiques. J’ai moi-même dû apprendre sur le tas, notamment grâce à des ressources développées par des organisations autochtones, comme des protocoles de recherche ou des lignes directrices de l’APNQL ou de Femmes autochtones du Québec. L’apprentissage théorique, soit lire sur les expériences d’autres chercheurs et des projets collaboratifs entre chercheurs et communautés autochtones, a été une source d’inspiration importante, mais entre les savoirs intellectuels et la pratique, j’ai dû réaliser un travail d’apprentissage et de mise en application en profondeur.
Accepter de participer à une recherche est une preuve de confiance envers un chercheur ou une chercheuse. Cela exige d’accorder du temps, de partager ses connaissances et des expériences personnelles parfois douloureuses ou intimes. C’est la moindre des choses d’être informé de ce qui découlera de notre contribution. Informer les gens régulièrement est une forme de transparence concrète. C’est aussi reconnaître que la recherche appartient, en partie, à ceux et celles qui y contribuent.
Positionalité et transparence
Mes infolettres ne sont pas des résumés de textes ou de conférences scientifiques. J’y parle d’où j’en suis dans le processus, des défis rencontrés, des petites victoires. J’y mentionne les conférences auxquelles j’ai participé, les publications en cours, les prochaines étapes. J’y parle aussi de ce qui ralentit la recherche : un incendie qui détruit notre maison, une pandémie qui bouscule tout, le deuil qui exige qu’on prenne le temps de vivre des émotions vives. Le choix des sujets que je présente est lié à un souci de transparence sur ma positionalité en tant que chercheure.
Wilson (2008) explique que tout chercheur doit être transparent sur sa propre position par rapport à son projet de recherche et que cette posture de transparence est indissociable d’une éthique relationnelle dans la recherche autochtone. Kovach (2009) insiste aussi sur l’importance de se situer soi-même, culturellement, personnellement, intellectuellement, dans toute démarche de recherche menée en contexte autochtone.
La recherche que je mène ne se produit pas indépendamment de ma vie personnelle : au contraire, les deux sont entremêlées. L’avouer permet de situer avec honnêteté le bagage personnel que j’apporte à la recherche, avec les biais possibles qui peuvent en découler, les contraintes de ma vie qui peuvent influer sur le déroulement de la recherche, et les perspectives qui peuvent influencer mes choix et mes analyses. Comme chaque personne apporte des contributions uniques à la recherche, la transparence est la meilleure voie pour assurer la meilleure adhérence à la méthode scientifique que possible, non pas dans une logique d’objectivité froide et robotique, mais dans une logique d’intersubjectivité, soit une objectivité située dans un contexte précis et des relations interpersonnelles. C’est encore une fois un sujet à explorer ultérieurement.
Somme toute, malgré mon souci de transparence, je me questionne régulièrement sur le ton à employer dans les infolettres, tout comme sur ce blogue, et sur les degrés de détails à partager ou garder pour moi. Entre transparence et professionnalisme, honnêteté et partager trop d’informations intimes, l’équilibre est parfois fragile.
Un espace pour partager mon cheminement doctoral
Le doctorat est un parcours long, souvent solitaire, et parfois opaque pour ceux et celles qui ne l’ont pas vécu. Les infolettres sont devenues, au fil du temps, un espace où je réfléchis à voix haute à ce que ça veut dire de faire une recherche en études autochtones. J’y aborde les questions méthodologiques qui me préoccupent, la lenteur inhérente à un travail de qualité et les apprentissages inattendus. En somme, les infolettres allient la communication avec autrui et la communication avec moi-même, introspection et réflexion en mode journal de bord. J’espère qu’elles sauront à la fois vous renseigner et vous divertir.
Lire les infolettres
Vous pouvez consulter les infolettres ici.
Références
Kovach, M. (2009). Indigenous methodologies : Characteristics, conversations, and contexts. University of Toronto Press.
Tuhiwai Smith, L. (2012). Decolonizing methodologies : Research and Indigenous peoples (2e éd.). Zed Books. (Original publié en 1999)
Wilson, S. (2008). Research is ceremony : Indigenous research methods. Fernwood Publishing.

Partagez votre opinion!